Après quelques mois de présence et de participation active sur un site
Facebook dédié aux retraités vivant en Thaïlande, site très riche au demeurant
en informations de qualité, j’ai pris la décision de quitter celui-ci car
j’avais du mal à supporter l’enthousiasme effréné pour le pays manifesté tant
par son administrateur que par certains de ses adhérents, adeptes du toujours
plus « épicé »…
On sait depuis longtemps qu’en arrivant dans un pays étranger, une fois achevée la découverte euphorisante d’un nouveau milieu et encaissé l’inévitable choc culturel qui suit la fin de la « phase touristique », la relation au pays et à sa population tend à se décliner globalement de trois façons…
Il y a en premier lieu
les inévitables inconditionnels du pays et de ses habitants, de ses paysages,
de sa gastronomie, de son mode de vie, de ses mentalités… pour qui aucune
critique ou réserve ne saurait être admise sur ces sujets… Dans le cas précis de la Thaïlande, « le Royaume »
comme disent d’aucuns qui visiblement pensent qu’il n’en n’existe qu’un seul au
monde, certains flirtent même avec la quasi idolâtrie. En essayant de « manger
encore plus épicé que les Thaïs », sans doute se donnent t-ils l’illusion d’une
parfaite intégration locale… Ils oublient que tout ici n’est pas comme on le
lit sur les guides touristiques… et que les règles de politesse en vigueur sont
tout sauf de la courtoisie, que la violence qui pour être régulée ou canalisée
comme presque partout en Asie, n’en n’est pas moins réelle… et que
l’indifférence aux autres est généralement de mise en dehors du cercle
relationnel direct. Minimisant les inégalités sociales, fermant pudiquement les
yeux sur la corruption, le fonctionnement de la vie publique, la dangerosité de
la conduite routière, la destruction environnementale avec ses décharges sauvages
ou à ciel ouvert… pour ne citer que ces seuls thèmes… leur leitmotiv est «
Les Thaïlandais font ce qu’ils veulent, ils sont chez eux… Si ça ne vous plait
pas vous n’avez qu’à rentrer chez vous ! »… De tels propos qui ne font
évidemment guère avancer le débat éclairent cependant parfaitement sur
l’ouverture d’esprit de leurs auteurs, dont l’approche des mentalités locales
semble souvent s’être limitée à une lecture en diagonale du chapitre culture du
guide Michelin... ou à la vision du sourire mécano rivé de l’employée du «
seven-eleven » voisin…
Il y a ensuite tous ceux
qui après un passage éclair au pays de Siam n’ont visiblement pas vocation à
revenir de sitôt en Asie, attendant selon les cas, soit de reprendre leur avion
au terme de quelques semaines de vacances exotiques, soit la fin de leur
contrat d’expatriation… Pour ces
réfractaires au pays, qui peut être ne peuvent se faire au goût du riz ou qui
s’imaginent que le poisson qui leur est servi dans cette gargote de street food
provient du klong voisin dont les effluves circulent entre les tables… rien
n’est bon. Ajoutons à cela le regard que portent nombre de ces réfractaires sur
les couples mixtes, en particulier parmi sa composante féminine, qui tend
souvent à assimiler toutes ces jeunes femmes asiatiques accortes qu’ils
croisent comme étant nécessairement des prostituées mineures et ces messieurs
occidentaux plus âgés qui les accompagnent, comme de vieux « cochons », limite
pédophiles… Repartant définitivement dégoûtés vers d’autres latitudes, ils et
elles n’ont pas leur pareil pour tailler ensuite un “costard sur mesure” à tous
les mâles occidentaux qui vivent à l’année en Asie. Avec de tels témoignages,
bien relayés dans les chaumières par ces émissions télévisées à sensation
souvent diffusées avant le 20 h du week-end et par quelques livres qui pour
être bien vendus ne dépareilleraient pas au rayon des romans de gare, comment
s’étonner que l’on ne soit pas considéré par nos compatriotes de l’hexagone
comme des potentiels « touristes sexuels » ou comme des potentiels « résidents
sexuels »…
Enfin, il y a tous ceux
qui se positionnent à un niveau intermédiaire entre les intégristes et les
réfractaires, groupe dont je fais partie… Ceux
là qui ont appris à démythifier le sourire sont les plus à plaindre car ils ont
régulièrement des démêlés avec les deux catégories précédentes, tantôt pour
inciter à la mesure les premiers en les invitant à retirer leurs lunettes
roses, tantôt pour rappeler à la raison et à la tolérance les seconds…
Respectueux des us et coutumes locaux, capables de prendre un repas local sur
la natte avec les parents de leur conjoint en arrosant même leur riz – poisson
ou leur Som Tam avec du whisky allongé de soda, ils sont aisés à reconnaître
car lorsque l’occasion se présente, ils ne crachent pas plus sur le Ricard ou
le vin rouge que sur la charcutaille ou le fromage… Je ne sais pas si pour eux
le centre du monde est toujours la gare de Perpignan, à l’instar d’un Salvador
Dali, mais une chose est certaine, il ne se limite pas nécessairement à un
village perdu au milieu des rizières, à un condo peuplé à 49 % de farangs ou à
un Mall… voire à un comptoir à bière entouré de tabourets garnis et
accueillants…
Je l’ai dit, la vision
idyllique qu’ont certains de la société locale et de son fonctionnement n’est
absolument pas la mienne. Quinze années
passées outre mer et à l’étranger, parfois en coopération et pleinement immergé
dans le milieu local, auxquelles s’ajoutent une dizaine d’années de vie en
Thaïlande, m’ont en effet conduit à relativiser beaucoup de choses en matière
de vie et de travail à l’international. L’expérience, les lectures, les
discussions et l’observation de la vie locale m’ont depuis longtemps convaincu
que tout n’est jamais pour le mieux dans le meilleur des mondes, ceci quelle
que soit la destination… quand bien même on l’appellerait « pays du sourire ».
Il faut être soit un grand naïf, soit n’avoir jamais beaucoup voyagé pour le
penser… Même si on apprécie un pays et sa population, car il y a de la
gentillesse et de la générosité partout dans le monde, j’estime qu’on se doit
de conserver un esprit critique, ce qui ne signifie pas pour autant faire du
dénigrement systématique au motif qu’on n’aime pas certaines choses… Rester
dans la réserve, notamment s’agissant des sujets en rapport avec la « vie de la
cité », ne serait ce que pour des raisons de prudence légitime, respecter les
us et coutumes d’un pays pour ne pas choquer et à l’inverse susciter la
sympathie, essayer de comprendre un minimum les mentalités locales, ce qui
implique de s’intéresser un peu à la langue, véritable clé de lecture des
rapports humains, sont des évidences… En ce qui me concerne je me suis toujours
efforcé dans mes responsabilités passées d’inculquer ces principes à mes
collaborateurs ou à ceux que je formais en vue d’une expatriation ou d’une
mission à l’étranger. Pour autant, j’estime qu’il ne faut pas en faire trop et
verser comme le font certains dans l’idolâtrie naïve, voire dans la flagornerie
pure et simple, oubliant qu’ils ne sont ici que des pièces rapportées,
momentanément tolérées, ceci pour des raisons essentiellement culturelles.
Ainsi, lorsque je vois par exemple l’administrateur d’un site Facebook
présenter au nom des membres de son groupe ses vœux de prospérité et de longue
vie aux plus hautes autorités ou les remercier pour leur politique sanitaire de
fermeture du pays, je trouve que c’est aller un peu trop loin… et « oublier
bien des choses »… d’autant que les destinataires de son message, parfois
xénophobes, n’en n’ont strictement rien à faire de ses vœux ou de ses
remerciements…
Je sais bien que certains ont le sentiment d’avoir trouvé le Saint Graal en
arrivant ici mais il y a des limites à tout… C’est à se demander parfois si ces personnes ont un peu voyagé dans
leur vie et ont vraiment pris le temps de réfléchir à ce qui se passait autour
d’elles… à moins qu’elles n’aient été soit lobotomisées en franchissant les
portiques de sécurité de l’aéroport à leur arrivée, soit intoxiquées par un
abus de piment… Je m’interroge sérieusement parfois…

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