Si pour beaucoup de gens, la Thaïlande, ce sont des plages, des temples, le
sourire de ses habitants… et encore des temples… pour d’autres ce sont aussi et
surtout des bars de nuit… Même si tout ou
presque a déjà été dit sur ces points de passage incontournables des
célibataires esseulés et assoiffés (à divers titres)… notamment beaucoup de
bêtises et de méchancetés (surtout de la part des femmes occidentales…), il devient
urgent de reparler de ces lieux qui sont menacés de disparition et qui risquent
de sombrer dans l’oubli si la crise du COVID se prolonge, lieux sans lesquels
la Thaïlande ne serait plus la même... Ne souriez pas, le devoir de mémoire,
c’est quand même un truc vachement important quand on y réfléchit un peu...
Pour commencer, il est
important de démythifier ces points d’eau qui ne sauraient en aucune façon être
des lieux de perdition, ce terme de “perdition” me semblant en effet totalement
erroné… car à ma connaissance je n’ai jamais entendu dire que quelqu’un se soit
réellement “perdu” dans un bar de nuit au point qu’on ne l’ait jamais retrouvé…
En règle générale il réapparaît toujours
une fois que ses poches sont vides… même si c’est parfois au petit matin.
Personnellement, si je me fie à ce que j’en ai vu, je serais plutôt tenté de
dire qu’un bar de nuit ce n’est somme toute qu’un théâtre où chaque soir se
joue une comédie bien sympathique… Pour ceux qui en douteraient, et comme cet
article a quand même pour objet de faire découvrir la Thaïlande sous un angle
nouveau et un brin déjanté, je les invite à suivre ma démonstration…
Qu’est ce en fin de
compte qu’une pièce de théâtre ? Et bien
rien de plus qu’un décor, des acteurs, une intrigue, une mise en scène et le
respect de trois règles qui sont :
- le principe des trois
unités, unité de temps, unité de lieu, unité d’action…
- la règle de bienséance,
autrement dit ne rien montrer de choquant…
- la catharsis,
c'est-à-dire l’implication du spectateur qui doit se sentir concerné par ce qui
se passe sur scène…
Et bien mesdames, désolé
de vous le dire, mais un bar de nuit c’est cela… et rien que cela…
Commençons par parler du
décor :
Qui dit théâtre dit en
effet décor. Pour le décor, pas de souci,
je n’insiste pas outre mesure, il est simple : une batterie de tabourets, une
sono de l’espace, des lumières psychédéliques partout… sur fond de bouteilles
rangées en ligne au mur... ça vous va comme description ? La clim ? Pas besoin,
ici en Thaïlande on joue à l’air libre… au moins les gens peuvent fumer sans
souci dans la salle… et ça allège d’autant la facture électricité du taulier...
Ah, j’oubliais l’essentiel : un comptoir central qui ne sert pas seulement qu’à
poser des verres mais qui peut aussi remplir toute sorte de fonctions annexes :
piste de danse pour les unes (et parfois même pour les autres lorsqu'ils sont
bien chauds…), accoudoir pour penseurs fatigués comme le mec de droite du
dessin, point d’ancrage ultime enfin lorsqu’un de ces derniers est prêt à faire
salto vu que le plancher commence à bouger un peu trop…
Parlons maintenant des acteurs :
Là aussi pas de problème…
chaque soir ils sont toujours au rendez-vous... du moins ils étaient au
rendez-vous avant la crise COVID… Comme
dans toute bonne pièce de théâtre on trouve toujours deux acteurs principaux :
ici c’est d’une part le mec qui a soif, d’autre part la gogo girl qui va lui
tenir la jambe toute la soirée… plus quelques seconds rôles à savoir une
volière de perruches juchées sur leur tabouret jacassant dans une langue non
encore enseignée chez Berlitz et deux ou trois philosophes de comptoir
solidement mousquetonnés au bar… qui n’intéressent plus grand monde vu ce qui
leur reste dans les “fouilles”… et qui accessoirement servent aussi à “la claque”
(j’ai dit la… pas le…)… en devisant avec nostalgie sur l’époque où le cours de
l’euro était à 50 bahts...
Au théâtre les acteurs
c’est bien... mais il faut aussi une intrigue :
S’agissant de l’intrigue,
disons qu’elle est vieille comme la nuit des temps… et elle est aussi simple à
résumer qu’un “Hello handsome man !”… En
bref c’est l’histoire d’un type qui va découvrir au cours de la soirée qu’il
est très beau et très intelligent… et qui va être tellement content de
l’apprendre, qu’il va offrir à boire à tout le monde… Malheureusement, il va
être frappé par un drame, à savoir une perte graduelle de clairvoyance,
proportionnelle au nombre de binouzes qu’il va ingurgiter… et qui le laissera
sans voix (et sans blé) au réveil avec peut être un troupeau de buffles qui
échappés de la rizière galope dans sa tête...
Et qui dit théâtre dit
aussi mise en scène :
Question organisation du
spectacle, aucun souci à avoir, étant donné que pour ça, on a un metteur en
scène de première bourre (sans jeu de mots…) et qui a du métier… Facile à reconnaître, c’est “l’Ancienne” qui a le plus
d’heures de vol au compteur et qui reste pratiquement assise toute la soirée
sur le tiroir caisse… En fait, c’est aussi la seule nana qui soit de la même
génération que les clients… On l’appelle dans le jargon théâtral local, la
“mama san”… Une chose est certaine, bien qu’elle n’ait jamais fait maths sup et
maths spe, elle est incontestablement douée pour les chiffres vu qu’elle
connaît par cœur le cours de toutes les devises et qu’elle calcule de tête plus
vite qu’un ordinateur... En plus, celle là, ce n’est pas un œil qu’elle a mais
un scanner… parce qu’elle n’a pas son pareil pour radiographier les poches d’un
mec qui passe à dix mètres de là… et si ça vaut le coup, pour lancer sur lui une
de ses “raider’s girl” afin d’aller alpaguer le quidam sur l’asphalte, avant
qu’il ne glisse chez la concurrence… Vous avez déjà vu des flics aller chercher
un meneur au milieu de la foule dans une manif et se le ramener derrière le bus
pour un “tête à tête” ? Et bien avec elle, c’est la même technique... Et vu le
créneau de mètres de trottoir dont dispose son bar, laissez moi vous dire qu’il
y a intérêt à être réactif dans ce job… En plus, sa technique de persuasion est
tellement au point, que même si le mec n’a pas soif, il rentre pour commander
quand même à boire… Avec elle et son “équipe”, l’expression force de vente
prend véritablement du sens…
Voyons maintenant la
question du respect des grands principes de base du théâtre…
1) En ce qui concerne l’unité
de temps : pas de souci… tout va se jouer en deux temps trois coups de décapsuleurs… Si certains pensaient de prime abord que la durée de
la pièce correspondait au créneau d’ouverture légale du bistrot… ils se mettent
une canette dans l’œil… sauf bien sûr quand on tombe sur un vrai “mécène” plein
aux as qui va jouer les prolongations … Mais en règle générale, vu les taxes
qui pèsent sur les “débits de boisson ouverts tard la nuit”, pour parler comme
le journal officiel de la République, en termes de rentabilité ce serait bien
trop long comme durée et ici on fait du bref... Pour qu’une affaire marche bien
on doit même jouer en matinée et soirée en renouvelant le public pour s’en
sortir. Sinon, c’est la fin des haricots pour la taulière… et le retour à la
rizière pour un certain nombre de ses “assistantes”. Autrement dit, pour tout
ce petit monde c’est adieu téléphones portables, fringues et verroterie en tous
genres et re-bonjour… “Veaux, vaches, cochons”… et buffles... On vous le dit,
faut que ça tourne ! C’est une question de vie... ou de retour aux activités
agricoles... Disons par conséquent, que l’unité de temps ici correspondra… à la
durée d’existence de la liasse de “biftons” qui est dans la poche de l’acteur
principal… Si ce dernier a commis l’erreur fatale de sortir avec sa carte
bancaire… là bien entendu ça risque de durer un peu plus longtemps… mais il
vient toujours un moment où on atteint le plafond de retrait de la journée… et
là il est temps de baisser le rideau… Encore heureux d’ailleurs…
2) Pour l’unité de
lieu : ne vous inquiétez pas, elle est parfaitement respectée puisque
tout va se passer dans une seule et même zone de foulée, délimitée par le
comptoir, le lieu d’aisance (et oui la binouze c’est diurétique…) et... non une
alcôve (comme pourraient le penser à tort certaines mauvaises langues
féminines…) mais l’ATM le plus proche, qui, fait du hasard, se situera toujours
à moins d’un jet de capsule de bière des tabourets… On ne le répétera jamais assez, un bar de nuit reste
avant tout un débit de boisson… pas un “lupanar “. N’allez pas croire pour
autant que ce soit vraiment une question d’éthique de la part du proprio… non,
c’est simplement un problème de “patente”… Limonadier ou hôtelier… il faut
savoir choisir… et s’y tenir car ce ne sont pas les mêmes “prestations” qu’on
délivre… ni les mêmes “correspondants” auxquels on paie des “taxes”… et il n’y
a pas intérêt à prendre des libertés sur ces sujets ou à se mélanger les
crayons vu que sinon on risque de sérieux ennuis… Comme diraient les gens on se
marcherait sur les pieds… et les pieds en Thaïlande comme chacun sait, ça peut
vite devenir une source de problèmes…
3) L’unité
d’action : alors là pas besoin d’avoir fait le cours Florent ou le cours Simon pour
l’identifier… une seule action est en cours ce soir, à savoir la liquidation du
“fonds de caisse” du pigeon de service… Je ne développerai pas plus…
Peut être
m’objecterez-vous que la règle de la bienséance n’est pas respectée :
Alors là, je vous
arrête... n’ayez surtout aucune inquiétude de ce côté-là… Vous pensez bien que si quelque chose n’allait pas, le
visa d’exploitation de ce “théâtre” ne tarderait pas à être supprimé par les
“autorités compétentes”, voyons… Dans un pays où l’on “floute” à la télé les
images susceptibles de choquer les enfants, comme les décolletés trop
plongeants par exemple, vous n’imaginez pas un instant qu’on laisserait jouer
un spectacle inconvenant… Et oui… ça ne rigole pas au pays du sourire… pour
preuve même le grand Shakespeare s’est fait allumer dans le temps sur Bangkok
avec son personnage de Lady Macbeth jugée trop sulfureuse… Vous comprenez
maintenant pourquoi on vient de fermer certains sites internet pour adultes
?... Là aussi n’insistons pas...
Reste enfin l’implication
des spectateurs :
Pour sûr, s’il y a
quelque chose d’essentiel pour que ça puisse fonctionner, c’est bien de
susciter l’intérêt des gens qui passent dans la rue pour la pièce de théâtre
dont nous venons de parler… mais de ce coté là ne soyons pas trop inquiets... Si vous ne me croyez pas, vous n’avez qu’à regarder la
tête de tous les mecs accompagnés qui déambulent sur le trottoir… pour
comprendre qu’ils entreraient bien voir le spectacle de plus près… du moins
s’ils le pouvaient… Marchant à pas lents, traînant leurs savates, regrettant
que ces dernières ne soient pas équipées de lacets à resserrer à cet instant
précis… on croirait assister à un “regardage” d’accident sur la motorway pour
parler comme les Antillais… Certains même finissent par arriver à leur hôtel
qu’ils ont encore leurs globes oculaires qui sont restés nichés quelque part
dans le bastringue… c’est vous dire…
Alors, vous êtes
convaincu(es) maintenant qu’un bar de nuit ce n’est que du théâtre ? Donc cessez de vous mettre en colère quand il nous
arrive de nous y arrêter trente secondes…
.... Bon, je l’admets, j’ai un peu triché… pour que ce
soit un vrai théâtre, il aurait fallu aussi un souffleur et le pompier de
service…

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