Se marier avec un étranger a ceci de bien que cela oblige à devenir particulièrement attentive aux clichés culturels dont on vous affuble avec votre conjoint dans vos nouveaux pays d’accueil respectifs... En tant que « femme asiatique », si tant est qu’on puisse parler de « femme asiatique » en raison de l’extrême diversité du continent et du caractère pluriel des femmes qui y vivent, j’ai ainsi constaté à de multiples reprises que je me trouvais au cœur d’un certain nombre de préjugés et de stéréotypes souvent agaçants… Irritée par certains propos entendus autour de moi dans les soirées ou les dîners, propos souvent accompagnés d’œillades plus ou moins discrètes dont le sens général est « Elle fait bien jeune… Mais où se sont-il rencontrés… », j’ai donc décidé d’écrire avec l’aide de mon mari un article rectificatif destiné à mettre en garde contre ces clichés. Pour me limiter aux plus courants de ces derniers, il semblerait que la « femme asiatique » soit généralement perçue tout à la fois comme un être docile et soumis à son époux, une miniature de luxe sophistiquée et hautaine, une briseuse de ménage, une créature vénale prête à se vendre au plus offrant quel que soit son physique et son age et pour parachever ce portrait peu flatteur, comme le pion avancé d’une inévitable famille nombreuse que tout époux occidental digne de ce nom se doit de secourir et d’assister… Mais qu’en est il au juste à propos de ces idées reçues ?
Sommes nous toutes
réellement des « êtres dociles et soumis » à nos époux ?
Penser cela c’est
méconnaître singulièrement l’histoire de notre civilisation… Quelle que soit notre nationalité, nous vivons depuis
des générations dans un univers patriarcal où depuis près de quatre mille ans,
pour vivre, voire simplement survivre, il nous a fallu apprendre à privilégier
la diplomatie et la douceur par rapport à la force… Le souvenir de nos
grand-mères, coréennes transformées en « femmes de confort » pendant la guerre,
ou chinoises dont les pieds étaient mutilés au nom de critères esthétiques, est
encore très vivace dans nos mémoires. Pour celles qui échappaient à
l’infanticide, le mariage signifiait en outre le passage du joug d’un père
ayant droit de vie et de mort sur elles à la férule d’une belle-mère dont elles
deviendraient l’esclave… En Asie, bien souvent sous la docilité féminine se
dissimule en fait un être ayant appris à jouer au mieux de ses intérêts d’un
rapport permanent du faible au fort, rapport né dans les rizières et qui se
perpétue aujourd’hui dans les usines, les comités de direction ou les salons
commerciaux… S’il n’exclut pas le respect légitime dû au père ou à l’époux,
accepté souvent plus âgé dans un but sécuritaire, ce pragmatisme souriant et
onctueux qui nous anime fait de nous « une main de fer dans un gant de velours
»…
Sommes nous vraiment des
« poupées de luxe sophistiquées et hautaines » ?
Désolée de décevoir les
nostalgiques de l’époque des concessions et du Bund de Shanghai mais
contrairement à Maggie Cheung, l’héroïne du film « In the mood for love », nous
ne passons pas nos journées en Cheongsam fendu, juchées sur des tabourets et
nous n’avons pas toutes hélas la beauté naturelle et la classe d’une Shu Qi ou
d’une Zhang Ziyi… Même si notre
morphologie de « petit gabarit » et notre exotisme peuvent parfois donner à
penser à tort que le temps n’a pas de prise sur nous, sans pour autant aller
nécessairement jusqu’aux extrémités chirurgicales des vedettes siliconées de la
K-pop coréenne, comme toutes les femmes nous sommes contraintes à quelques
efforts de relooking… En fait, si nous sommes autant attentives à notre allure
physique et vestimentaire, c’est que quel que soit notre pays nous appartenons
toutes à une société où les apparences et l’image sont essentielles. Plus que
partout ailleurs, c’est en effet par le regard des autres que nous nous
positionnons sur l’échelle sociale et honorons en retour par la face, nos
familles pour l’éducation reçue, nos époux pour les conditions de vie qu’ils
nous procurent…. La couleur blanche de notre peau, le port de vêtements
élégants et l’utilisation de produits de marque (ou de leurs copies) ne sont
donc nullement une attitude de snobisme ou de fierté exacerbée, mais la
manifestation de l’identité sociale que nous revendiquons tant au travail que
dans notre vie de couple. Ces symboles de luxe dont nous sommes si friandes,
ces cadeaux que nous affichons souvent avec ostentation, notamment sur les
réseaux sociaux, ne sont donc que le témoignage public de la place que nous
occupons et de l’affection qu’on nous porte.
Sommes nous toutes des «
briseuses de ménage » ?
Je comprends bien qu’avec la jeune et souriante maid philipne employée à la maison ou la diplômée shanghaienne affectée comme assistante de leur mari, court vêtue et sexy en diable sur ses interminables escarpins, beaucoup de femmes d’expatriés puissent hésiter en période de vacances à revenir en France avec les enfants en laissant « monsieur » tout seul pendant deux mois… mais n’exagérons tout de même pas… Dites vous que même les « Sarong party girls » singapouriennes, pourtant fortement redoutées dans la « ville du lion », préfèrent traquer le fringant « golden boy » célibataire, plutôt que le « quadra » bedonnant chargé de famille… En fait, plutôt que de nous incriminer systématiquement en cas de « catastrophe conjugale », beaucoup de femmes pioccidentales feraient donc mieux souvent de se poser la question de la solidité de leur couple avant le départ en expatriation…
Sommes nous toutes
réellement des « créatures intrigantes et vénales » ?
Même si en Asie le mariage
a encore une finalité sociale très forte, les mariages d’amour progressent
incontestablement par rapport aux mariages arrangés ou fondés sur des critères
financiers, gage de sécurité… Il suffit
d’ailleurs de regarder (au second degré) la place occupée par les intrigues
amoureuses dans les innombrables séries télévisées pour s’en convaincre… Si
vous aimez la lecture, oubliez donc le personnage de Maï, cette taxi girl
chinoise, héroïne machiavélique du « Grand monde » de Guy des Cars qui aurait
aussi pu inspirer Lucien Bodard… Si vous êtes un cinéphile averti, n’imaginez
pas que votre interprète chinoise, mère célibataire ou divorcée, est
nécessairement la réincarnation de Suzi Wong, cette entraîneuse un brin
affabulatrice du Hong Kong des années cinquante… Enfin, si vous n’êtes qu’un
noctambule effréné, abandonnez un peu les reportages télé à sensation de
Bernard de la Villardière et les romans de Michel Houellebecq qui pourraient
donner à penser qu’en dehors des quartiers chauds, nos villes asiatiques n’offrent
aucun intérêt et que toute femme aux yeux bridés est une « fille facile » prête
à se vendre au plus offrant...
Sommes nous toutes
inévitablement la « représentante d’une multitude familiale » ?
Reste enfin le mythe de la famille chinoise « élargie »… Force est de constater que bien qu’en évolution, le fonctionnement de nos sociétés est encore largement communautariste ce qui nous soumet nous autres femmes à une pression morale que nous ne pouvons ignorer. Sachez qu’une vision trop nucléaire de la famille et le rejet de ces liens de solidarité nés du sang nous exposent à une accusation infamante d’égoïsme et d’irrespect vis à vis des anciens, des proches… S’il convient de relativiser l’importance de la contribution financière imposée par ces liens familiaux, il n’en reste pas moins que dans un couple multiculturel nos époux doivent comprendre cette obligation morale de soutien qui est la notre et dont nous ne pouvons nous affranchir sous peine de perdre la face et de la faire perdre à nos parents directs… Bien comprendre cela est d’ailleurs sans doute l’une des clés essentielles de réussite d’un mariage entre une Asiatique et un « long nez »…
Pour conclure, je dirai qu’il est donc grand temps de
nuancer les idées reçues concernant les « femmes asiatiques » et les mises en
garde proférées à leur égard… Ces préjugés et ces stéréotypes véhiculés par la
littérature, le cinéma, la télévision, voire une observation superficielle de
la société locale, s’avèrent en effet parfois très lourds à porter. Outre le fait
qu’ils faussent le jugement des personnes que nous rencontrons, exacerbent les
susceptibilités et génèrent des tensions inutiles, ils peuvent en effet à la
longue perturber profondément autant l’équilibre conjugal d’un couple
multiculturel que son intégration dans la société occidentale locale...
Nota : cet article écrit à quatre mains avec mon épouse a déjà été publié sur le site du cabinet de consultants en management interculturel " Regards interculturels " : https://regards-interculturels.fr/2017/10/le-mythe-de-la-poupee-asiatique/

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