La vie des femmes dans ce qui était autrefois les « colonies » est un thème
rarement abordé par l’historien ou le sociologue, alors même qu’il est loin
d’être sans intérêt. Quelle que soit
l’époque, dans un univers toujours dépaysant et parfois hostile, la femme
occidentale partant sous les tropiques a été contrainte de s’adapter pour faire
face aux aléas de la vie et parfois même… de lutter contre des rivales
exotiques dont l’attrait sur les Occidentaux fut et reste encore indéniable…
De la femme « coloniale »...
Autrefois la « femme aux
colonies » était épouse de planteur, de négociant, d’administrateur, de
militaire… accompagnant son mari vers des horizons, certes exotiques mais
souvent malsains, remplis d’imprévus en tous genres et de risques. Pour celles qui allaient vivre en ville, que ce soit à
Dakar, à Hanoï, à Nouméa… les difficultés du séjour résidaient surtout dans le
fait de devoir évoluer dans un univers clos ressemblant à une prison dorée, de lutter
contre l’ennui en attendant le bal annuel du gouverneur et de résister aux
inévitables cancans typiques des villes de garnison. Elles découvraient ainsi,
pour reprendre les mots du général Némo, que « vivre outre-mer c’est vivre
dans une maison de verre ». Pour celles qui partaient « en brousse », il
fallait désormais apprendre à vivre dans la rusticité, la solitude, parfois le
danger et subir même l’humiliation comme ce fut le cas pour beaucoup
d’entre-elles le 9 mars 1945 en Indochine. Pour aider ces femmes à affronter
cette vie difficile, Clotilde Chivas-Baron publia en 1929 un manuel
d’initiation à la vie coloniale, très instructif, qui s’intitule « La
femme aux colonies ». En dépit des recommandations formulées par cette
écrivaine bien au fait de la vie « à la colonie », le quotidien ne fut pas
toujours facile tant pour les intéressées… que pour leurs maris. Comme nous l’a
rappelé Jacques Frémeaux dans « L’Afrique à l’ombre des épées »,
l’image de la femme sous les tropiques n’était pas toujours élogieuse puisqu’il
se disait qu’une femme d’officier colonial « invaliderait de 80 % la
valeur de son mari », qu’à quelques exceptions près, « le soleil les
rendrait folles, faisant d’elles des dévergondées ou des neurasthéniques
» voire même que « la jeune femme d’officier serait une des plaies de
l’armée coloniale, l’autre étant l’alcool »… En dépit de cela, la littérature
et le cinéma perpétuent cependant le souvenir de femmes courageuses et
entreprenantes se dévouant au service des autres et des indigènes, comme par
exemple cette femme-planteur hors du commun qu’était madame de la Souchère.
… à la femme « expatriée »…
Cette femme « coloniale » que je viens d’évoquer a
aujourd’hui disparu. Elle a désormais cédé la place à celle qu’il convient
d’appeler une expatriée et qui tout comme autrefois, soit accompagne son époux,
soit de plus en plus choisi d’elle-même de troquer un avenir incertain en
France pour partir en célibataire rechercher du travail à l’étranger. Tout
comme la femme de colonial du siècle précédent, même si le confort est souvent
au rendez-vous dans les grandes villes, sa vie n’est pas pour autant toujours
facile et enrichissante. Il semblerait bien qu’en dépit d’internet, de la télé
par satellite, des rémunérations confortables, beaucoup connaissent à leur
façon nombre de problèmes de leurs aînées… Ainsi, aujourd’hui comme hier, pour
celles qui « suivent », il faut apprendre à s’approprier le séjour, à
fréquenter un milieu relationnel qu’elles n’ont pas choisi, à résoudre les
petits soucis d’approvisionnement, à découvrir une langue et un environnement
nouveaux, à vivre souvent en parallèle d’un conjoint submergé de travail… et
surtout à faire face à l’inévitable choc culturel... Les échecs coûteux de bien
des expatriations professionnelles, parfois suivis même de divorces, sont très
souvent à mettre au compte de l’inadaptation d’un conjoint désœuvré ou en perte
de repères, à un mode de vie par trop atypique. Faute à la fois d’une aptitude
suffisante au départ et d’une bonne préparation intellectuelle, matérielle et
surtout psychologique, le séjour peut ainsi parfois se transformer en drame
humain et familial. Aujourd’hui plus qu’hier encore, l’expatriation constitue
le révélateur de la solidité d’un couple, surtout quand on sait que ce nouveau
cadre de vie dissimule bien des tentations…
… sans oublier l’omniprésente « rivale exotique ».
Parler de la femme « aux colonies » implique en effet
d’évoquer aussi celles qui apportaient jadis aux coloniaux célibataires
l’indispensable réconfort, autant affectif que physique, pour faire face à
l’éloignement et à l’isolement, parfois au stress des combats… mais qui
perturbaient aussi la stabilité conjugale des mariés. Conscient du caractère
sensible et inévitable de ces rapprochements et reprenant à son tour sans trop
y croire les propos du colonel Le Camus, figure de la coloniale du début du XX°
siècle, le colonel Ferrandi, mettait d’ailleurs en garde les jeunes officiers
dans son livre « L’officier colonial » en écrivant à leur attention : «
Il y a quatre choses dont il faut se méfier en Afrique : l’eau, le soleil, les
moustiques et les femmes ». Pour autant, du capitaine Massu en poste dans le
Tibesti au Tchad au lieutenant Salan détaché au Laos, sans oublier le capitaine
Broche affecté à Tahiti… nombreux sont ceux qui négligeant ces recommandations
ont découvert un pays inconnu, un mode de vie original, une culture nouvelle…
en grande partie grâce à ces compagnes exotiques qu’ils avaient prises pour la
durée du séjour, compagnes ensuite léguées à leur successeur. Ces unions
restaient généralement sans lendemain, car même s’il y avait parfois l’arrivée
d’un enfant comme ce fut le cas pour le général Salan, un mariage civil
n’intervenait que très rarement du fait de la pression sociale et des
différences culturelles jugées alors insurmontables… Aujourd’hui, tout comme à
l’époque des Lartéguy et des Bodard, ainsi que le montre Frédéric Amat dans son
livre « La drôle de vie des expatriés français au Cambodge », la
fascination de la « femme exotique » reste forte chez beaucoup de ceux qui ont
décidé de partir « voir au-delà de l’horizon ». Même si les « congaï »
vietnamiennes sont désormais remplacées par les « maids » philippines, voire
les « bars girls » cambodgiennes ou thaïlandaises, et si les « taxi-girls »
chinoises hautaines d’autrefois ont cédé la place aux « sarong party girls »
singapouriennes, les unes et les autres évoluant aux deux extrémités de
l’échelle sociale, l’Asie illustre à cet égard particulièrement bien la
pérennité du mythe de la femme exotique.
A une époque où ce ne sont plus les amibes ou les épidémies qu’elle doit
redouter, mais bien plutôt les effets du démon de midi, le devenir d’une
Européenne sous les tropiques reste donc parfois aussi incertain que celui de
ses aînées…
Illustration : @

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