Ceux qui suivent l’actualité de la zone Asie-Pacifique savent qu’on célèbre ces jours ci le quatrième anniversaire de la disparition du roi de Thaïlande Bhumibol Adulyadej, décédé le 13 octobre 2016 au terme de plus de soixante-dix ans de règne, sa mort ayant plongé ce pays de 68 millions d’habitants gouverné par une junte militaire dans le plus grand désarroi. Quatre ans plus tard, à l’occasion de cet anniversaire, on peut revenir brièvement sur la façon dont cette période de deuil a été vécue en Thaïlande car elle fut particulièrement révélatrice de certaines tendances lourdes de la société… mais aussi de certaines aspirations…
Tout au long de sa vie, ce souverain qui exerçait une forte autorité morale sur ses sujets et qui était pratiquement considéré comme un demi-dieu, a fait l’objet d’un véritable culte de la part de la quasi-totalité des Thaïlandais au point qu’un deuil national d’une année a été décrété. Afin que chacun puisse témoigner son respect pour un monarque qui avait été très apprécié tout au long de sa vie par son comportement personnel, ses valeurs et son action en faveur du peuple, le pouvoir en place avait alors recommandé à chacun de se vêtir en noir pendant un mois. Pour comprendre les raisons de cette ferveur et la signification de la disparition du roi, il faut conserver à l’esprit le fait qu’en Thaïlande, comme ce fut le cas dans de nombreux pays tout au long de l’histoire, le monarque est traditionnellement considéré comme un personnage extra-ordinaire. Outre son rôle de garant de la cohésion nationale, dans les mentalités bouddhistes, cette position intermédiaire du souverain entre les humains et les divinités en fait par sa présence le garant de l’harmonie entre les éléments et de la prospérité pour le pays...
Me trouvant lors de l’annonce du décès en voyage à
Singapour avec mon épouse Thaïlandaise, cette dernière après avoir publié ce
jour là sur Facebook des photos de notre séjour, fut surprise de se voir
reprocher par une de ses relations son manque de respect pour le roi. Le motif
de cette remarque était qu’elle arborait sur ses photos un vêtement de couleur
vive au lieu du noir… et qu’elle n’avait pas ensuite supprimé ces photos, une
fois annoncée la mort du roi… En dépit de son acculturation réelle à la France
où nous vivons une partie de l’année, mon épouse s’est alors empressée de
s’excuser auprès de son contact avant de rectifier immédiatement son «
affichage vestimentaire » pour les jours que nous avions encore à passer à
Singapour… rentrant ainsi rapidement dans le rang…
Par la suite, lors de
notre retour en Thaïlande nous avons pu assister au cours des jours suivants au
« spectacle » de personnes éplorées, vêtues de noir, parfois nuancé de blanc,
se pressant en masse sur le passage du cortège royal puis stationnant aux
abords du Palais royal pour rendre hommage au défunt en se lamentant
publiquement… C’était là, chose
exceptionnelle dans un pays où l’on masque toujours ses sentiments et ses états
d’âme derrière un sourire de composition, ceci quelles que soient les
circonstances... Certains s’en souviennent sans doute encore, en dépit de cette
ferveur populaire, de nombreux incidents ont éclaté les jours suivants dans
plusieurs villes où des personnes qui n’affichaient pas publiquement leur deuil
ou avaient tenu des propos jugés irrévérencieux, voire qui s’étaient montrées
simplement insuffisamment « affligées », étaient prises à partie et même
physiquement agressées… Certains journalistes ont alors parlé de « chasse aux
sorcières », de quasi « hystérie » collective... Ces incidents qui n’étaient
absolument pas imputables à des menées d’éventuels ultra-royalistes, même si la
junte au pouvoir avait donné comme consigne de « sanctionner socialement » ceux
qui critiqueraient la monarchie, c’était du jamais vu dans un pays qui passe,
en dépit d’une loi sur la lèse-majesté particulièrement sévère, pour être l’un
des plus tolérants au monde...
Si plusieurs lectures de
ces événements sont possibles, selon qu’on les aborde sous l’angle de la
Politique, de l’Histoire, de la Sociologie, de la Religion… en restant dans le
domaine de l’analyse interculturelle, je ferai trois observations…
En premier lieu, je
dirais que dans ces sociétés asiatiques dites « de la honte », bien plus qu’en
Occident où pourtant l’importance des apparences est de plus en plus
grandissante, il est mal vu, voire inacceptable de se singulariser par rapport
à ses pairs sous peine d’être mis à l’index. Il y a en effet chez la grande majorité des individus une grande
fragilité face au regard et à l’opinion des autres et sous peine de perdre la
face personne ne veut se faire remarquer de façon négative. En Thaïlande, parmi
les critiques les plus infamantes qui soient et auxquelles personne ne veut
s’exposer, il y a ainsi notamment les accusation de pingrerie, de malpropreté
corporelle ou vestimentaire, de non respect du devoir d’assistance familiale,
de comportement sans gêne vis à vis des autres, de manque de considération à
l’égard des gens plus âgés, plus doctes... et bien entendu d’irrespect pour le
souverain et sa famille... Ceci est en fait très révélateur du degré réel
d’ouverture de cette société qu’on présente pourtant comme très tolérante, en
témoigne par exemple la reconnaissance (quasi) officielle de l’existence d’un
“troisième sexe”... Cette crainte vis à vis du jugement d’autrui a toutefois
des effets pervers non négligeables car elle aboutit par exemple à limiter
considérablement l’initiative dans le travail ou l’expression individuelle en
matière de vie politique et sociale… Comme j’aime à le dire souvent, “pour
vivre heureux en Asie, il faut vivre cachés au sein de son milieu”… du moins si
l’on n’a rien d’exceptionnel à afficher comme par exemple des signes extérieurs
de réussite sociale permettant de « se donner de la face ».
Ces incidents montrent
par ailleurs qu’en matière d’orientation sociale, en dépit d’un apparent
individualisme qui nous choque parfois, comme par exemple la non assistance aux
blessés qu’on observe souvent dans la rue lors d’un accident ou cette
indifférence aux autres lorsqu’on ne les connait pas, et malgré l’inévitable
évolution des modes de vie et de consommation, les sociétés asiatiques
continuent d’obéir encore et toujours à un fonctionnement communautariste. Bien que la taille de cette communauté soit toutefois
variable suivant les circonstances, les individus réagissent beaucoup plus
qu’en Occident en fonction de leur endo-groupe. Les liens unissant les
personnes à cet endo-groupe sont en fait le plus souvent familiaux ou
relationnels, parfois professionnels... exceptionnellement nationaux comme dans
le cas présent, ceci indépendamment des divisions sociales et politiques. Quand
on vit en Asie, si l’on ne veut pas faire d’erreur d’appréciation ou commettre
d’impair tant dans le travail que dans la vie privée, il est donc essentiel de
bien identifier « l’entité d’appartenance » de notre interlocuteur car les
spécificités ou intérêts de cette dernière conditionneront souvent en partie la
sensibilité et les réactions de l’intéressé...
Enfin, dernier point,
s’agissant des modes de communication, dans une société où il est de coutume de
ne pas extérioriser en public ses sentiments et ses affects, force est donc de
constater, d’une part qu’il peut exister des espaces ou des moments
d’exception, d’autre part que l’apparence vestimentaire et corporelle participe
de l’expression individuelle, plus encore qu’en Occident. L’importance démesurée par rapport à nos pays de
l’apparence physique s’explique par le fait qu’il s’agit la en effet d’une
forme de langage à part entière. Dans une culture où le non dit et le silence
sont au moins aussi si ce n’est plus importants que les mots, au delà du
respect légitime dû à un défunt qui avait fait la quasi unanimité au sein de la
population, ne pas s’habiller de noir revenait plus ou moins à prendre partie
politiquement parlant et à remettre en cause un des fondements de la société...
chose inacceptable pour beaucoup.
Pour autant, en dépit de
cette chape de conformisme social et… vestimentaire... qui s’est abattue sur la
société, nombre de Thaïlandaises ont rapidement réagi, affichant par la même un
certain souci d’indépendance et d’émancipation vis-à-vis de l’ordre social
établi… Appliquant certes les consignes
de la junte en s’arrachant sur Bangkok des robes noires, parfois vendues à prix
d’or, nombre d’entre elles se sont alors efforcées de démontrer que deuil et
besoin de séduction n’étaient apparemment pas incompatibles... et que quelle que
soit la gravité du moment, ce n’était pas là une raison suffisante pour
s’habiller comme des épouvantails… Très rapidement, le look particulièrement «
sexy » de certaines jeunes femmes, qui évoquait plus une soirée de réveillon
qu’un deuil national, a donc finalement contraint les pouvoirs publics à
définir officiellement des standards de longueur et de style de vêtement pour
mettre un terme à la « fantaisie » de certaines… fantaisie pourtant bien
agréable à regarder. Si ces événements conduisent à s’interroger légitimement
quant aux parts respectives du conformisme social et du souci d’élégance en
Asie, force est de constater qu’ils nous interpellent aussi concernant
l’évolution des mentalités et le ressenti du devenir de l’organisation sociale
et politique du pays… sujet sensible s’il en est.
Faute de pouvoir se
prononcer sur l’avenir de la société et au vu de l’interprétation qui en a été
faite de la notion de vêtement de deuil, ceci malgré la désapprobation de
certains esprits rigides, on se contentera simplement de se dire que la «
petite robe noire » a donc encore de beaux jours devant elle en Thaïlande… ceci
pour notre plus grand plaisir des yeux bien évidemment…

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