Passés les premiers jours et parfaitement conscient du fait qu’il avait intérêt
à se bouger les moignons s’il ne voulait pas voir débarquer par un vol Aéroflot
le porte parole (accessoirement aussi porte flingue) d’un collectif
d’actionnaires moscovites en colère venu solder les comptes, Boris a commencé à
broyer du noir… car par les temps qui courent, le moins qu’on puisse dire,
c’est que le client tend à se faire rare. Et comme apparemment ses créanciers
n’ont étonnamment jamais entendu parler de la crise de la COVID et de son
impact sur le tourisme, ''l’ardoise'' reste suspendue sur le mur au dessus de sa tête,
juste entre les portraits de « qui vous savez » et la copie ''légalisée
localement'' de ses diplômes et patentes attestant de ses compétences et de sa
probité, documents payés non pas à la sueur de son front mais à prix d’or… Pour
ceux qui ont un peu de religion je dirais que c’est un peu comme dans l’histoire
de Cain dans la tombe et de l’œil qui le regarde… sauf que là c’est l’ardoise qui
le regarde… Quand à la tombe inutile de développer, le mec Boris y est déjà à
moitié dedans depuis un certain soir de méprise… En un mot, l’avenir semble devenir
sombre… au moins aussi sombre que les eaux du Chao Praya où le mec Boris risque d’aller faire trempette…
Bien sur, pour payer plus
rapidement sa dette à l’équipe des trois « rustiques », notre ami pourrait
renouer avec le jeu mais au vu de son passif et du fait que de ce coté-là c’est
un peu bouché pour lui dans ce milieu professionnel… la prudence recommande quand
même de s’abstenir… Faut le comprendre, quand on se prend une danse comme celle
que lui ont mis les trois susceptibles, on devient prudent avant d’entamer une
reconversion professionnelle non prévue par les accords de branche… Et Boris
est devenu un homme prudent, croyez moi ! Certes pas prudent au point de
porter bretelles et ceinture comme votre banquier… ou comme ses créanciers… mais
prudent quand même… Et puis, vue sa tronche de faux témoin, de toutes façons ce
ne serait pas sûr que ça marche le jeu car je ne sais pas s’il y aurait
beaucoup de partenaires disponibles prêts a jouer avec quelqu’un qui de toute évidence
a été pris la main (et la tête) dans le sac… et qui visiblement n’est pas arrivé
à les retirer à temps…
Il y a donc des jours où Boris en vient à se demander dans
un moment de lucidité (ou de sobriété, comme vous préférez, vu que ces deux
termes sont synonymes pour nombre d’amateurs de vodka…) s’il n’y a pas eu une
erreur de casting lors de son « embauche »… De là à solliciter un
nouvel entretien à ses employeurs en vue d’une redéfinition de sa fiche de
poste… faut pas exagérer quand même… Ne jamais confondre audace et témérité…
même avec 5 gammes d’alcool dans le sang…
Ce qui aggrave aussi la
situation, c’est qu’en plus de la raréfaction du client, notre homme ne semble
pas avoir spécialement le profil de l’emploi… Et oui, vu qu’il s’agit quand même
d’une activité où pour vendre il faut
aussi savoir séduire le client par ses bonnes manières et par son look… inutile
de vous dire qu’entre sa gueule édentée et ses moignons, pour rassurer les investisseurs
on fait mieux… Et je ne vous parle même pas de l’effet produit dans la rue, vu
qu’on est dans un pays où il faut sourire de
toutes ses dents en toutes circonstances et saluer les autres en joignant ses
doigts pour avoir l’air poli… Même les moines, adeptes de la non violence,
changent de trottoir lorsqu’ils l’aperçoivent et préfèrent jeûner plutôt que de
taper l’incruste chez lui pour casse-crouter… Pour le coup, c’est sûr qu’en matière
de distanciation sociale on ne peut rien lui reprocher… Quand à son agence elle
est devenue facile à trouver vu qu’elle se situe désormais dans la seule rue de
Pattaya où du fait de sa seule présence, on ne trouve plus de street
food… les restaurants de rue faisant faillite les uns après les autres pour
cause de désaffection. Seul le « seven eleven » local semble faire de
la résistance mais faut dire qu’on a du bâtir en catastrophe devant la porte un
lotissement complet de maisons aux esprits… histoire de conjurer le sort…
Pour un homme qui aurait souhaité
se faire oublier et rester dans l’ombre, devenir agent immobilier, on en
conviendra c’est quand même un peu voyant… d’autant que dans ce genre
d’investissement, la seule chose que le client risque de voir c’est simplement
l’agent immobilier… L’immeuble lui, c’est parfois plus difficile de le voir et
des fois on l’attend longtemps, longtemps… avant de le voir… et quand on le
voit c’est même parfois une illusion d’optique… une maquette pour être plus précis…
Le seul truc rassurant pour le moral du client en cas de problème, c’est que
celui-ci peut quand même se dire qu’il n’est pas le seul à être victime d’un
mirage… Cela lui évite ainsi par la même occasion de se poser des questions à
propos de son acuité visuelle et ça lui fait économiser du même coup des
dépenses inutiles chez l’ophtalmo… parce que vu les acomptes déjà versés à
l’agent immobilier, il va lui falloir commencer à mettre sérieusement de
l’argent de coté s’il veut durer dans le pays, boire frais et continuer à
sourire… Malheureusement, comme tous les clients n’ont pas forcement le sens de
l’humour, le mec Boris se dit que si en plus des usuriers moscovites il faut se
préparer à affronter aussi les investisseurs étrangers adeptes des placements à
haute rentabilité mais un brin irascibles, la vie va devenir rapidement…
invivable… d’autant que même sans être physionomiste il y a peu de chance que
ces derniers l’oublient…
Un malheur ne venant
jamais seul, quand on est un mec venu tout droit de la steppe, la vie de bureau
ça devient en outre vite lassant et pénible… surtout quand on ne lit pas Tolstoï
entre deux clients… et même carrément quand on n’a pas appris à lire du tout
comme c’est le cas de notre homme… Remarquez que vu ce qu’on sait de l’écriture
thaïe, avoir lu Tolstoï ou pas, ça ne fait guère avancer les choses pour
rédiger un contrat… surtout bidon…
Le mètre de trottoir linéaire
devenant disponible depuis le déménagement des street foods et la nature ayant
horreur du vide, c’est donc naturellement que quelques arpenteuses de rues sont
venues l’occuper gracieusement… ce qui ne veut pas dire forcement avec grâce étant
donné que dans le lot il n’est pas impossible que se soient glissés quelques
détenteurs du service trois pièces… L’oisiveté étant comme chacun sait la mère
du vice et vu que son bureau donne directement sur le bout du trottoir où déambulent à longueur de journée
Noi et ses copines, on comprendra sans problème qu’en restant assis sans rien
faire si ce n’est regarder par sa fenêtre, le spectacle offert et les sourires
engageants de ses voisines finissent par donner des idées au mec Boris… ainsi
que des fourmis dans les jambes… et pas que là d’ailleurs aussi… le démon de
minuit remplaçant le démon du jeu…
Au fil des jours le mec
Boris a donc commencé à se demander sérieusement s’il ne faudrait pas qu’il
envisage une diversification de ses activités vers le secteur du « tapin »,
domaine incontestablement plus sûr que le jeu et surtout beaucoup plus rentable
et discret que la gestion de l’immobilier… La meilleure preuve que le « tapin »
c’est discret, c’est que même les gardiens de l’ordre à Pattaya semblent douter
de son existence quand on évoque devant eux ce sujet… c’est vous dire… D’abord on travaille souvent la nuit et puis ce que
les clients voudront voir dans ce commerce, ce n’est pas forcément la tronche à
Boris… et c’est mieux comme ça d’ailleurs… Et comme à vrai dire ils ne
tiennent pas non plus nécessairement à ce qu’on voit aussi toujours la leur… ce
serait en quelque sorte comme qui dirait exercer une activité professionnelle par
procuration… avec comme devise « Pour vivre heureux vivons cachés »…
en particulier des services de l’immigration parce que question « work
permit » il y aurait comme qui dirait un certain flou dans la définition
de l’activité… Une option possible serait, tout en conservant son agence et en
respectant les distances de sécurité, de gérer son petit turbin complémentaire
depuis son bureau qui a pignon sur rue comme on dit…
Poursuivant activement ses
réflexions, performance peu aisée avec un cerveau légèrement endommagé suite à
une surconsommation de vodka frelatée dans sa jeunesse, l’idée de faire de
l’argent pour rembourser son ardoise en montant une écurie de « Marie-madeleine »
et en devenant « julot » à temps partiel fait donc son chemin…
Le seul problème, c’est
qu’entre le rêve de Boris et la réalité, il y a comme qui dirait une grande
steppe désolée à parcourir, parsemée de plein « d’emmerdes »
possibles et de malfaisants en tous genres aux aguets…
Le premier gros problème à
résoudre c’est de déterminer où installer ses « collectrices de
billets »… autrement dit de façon pratique, trouver un endroit où il ne
« vexera » personne… Si le flambeur russe est parfois un brin
susceptible comme on l’a vu, il y a fort à parier que ce ne soit rien à coté de
ce que le « chaopo » thaïlandais pourrait lui infliger en cas de
malentendu à propos d’une erreur de bornage de pas de porte… Terminer au fond
du fleuve ou en « tout venant » de fondation d’immeuble, même quand
on a vocation à bosser dans l’immobilier, ce n’est pas vraiment ce à quoi il
aspire… Pour tout dire, Boris est un homme qui ne veut plus entendre parler de
jeux de hasard… Si je vous disais que même la vue de vendeurs ambulants de
billets de loterie nationale lui déclenche des cauchemars… Mettez-vous donc à
sa place… Non vous n’y tenez pas ? Bon passons…
Un autre souci c’est que
pour ouvrir son « commerce », il va lui falloir entreprendre pas mal
de « formalités »… et dieu sait si c’est compliqué les « formalités
administratives » en Thaïlande… presque autant que dans sa Russie natale… Il
y a tellement de « timbres fiscaux » à acheter qu’on s’y perd un peu…
et en plus il faut trouver les bons « bureaux » pour les payer… Et
comme tout se fait par bouche à oreille dans cette ville, c’est du boulot,
croyez moi… Quand vous imaginez que même pour ouvrir une gargotte de street
food il faut « arroser » les moines pour conjurer le sort… et éviter sans
doute ainsi une possible rupture de la chaîne du froid ou un retard
d’approvisionnement… vous pouvez imaginer ce que ça donne pour une activité
nocturne dans un secteur fortement concurrentiel…
Et puis surtout, il y a
intérêt à ouvrir l’œil parce qu’en ce qui concerne les malfaisants ou les
mauvais payeurs, là il y en a une « tetra chiée plus quinze” dans une
ville comme Pattaya. Vu le public, il va falloir se préparer à montrer les
dents… mais là, force est de reconnaître que le mec Boris n’est plus vraiment
crédible après la blague de ses copains… Plus
démuni que lui, on a du mal… Heureusement que la Thaïlande est le paradis des
cliniques dentaires parce qu’il faut bien dire qu’un « mac » qui en
plus ne pourrait plus embobiner des « gagneuses » avec sa belle
gueule… ça ne ferait pas très sérieux…
En dépit de ces petits
problèmes à résoudre, l’objectif de Boris serait donc d’avoir une dizaine de
filles à lui et d’arrondir ses fins de mois un peu comme font ses camarades
dans les rues de Moscou… Vu le plan d’amortissement qu’on lui a concocté avant
de quitter le pays, Boris serait bien tenté de faire bosser ses filles au
profit des étrangers, pour mieux tirer profit du pouvoir d’achat de ces
derniers, mais c’est un homme prudent comme nous l’avons dit… Dans son for
intérieur il se dit quand même qu’avec ce type de clients, si les filles sont
un brin intelligentes, elles vont « vite fait bien fait » se barrer
dans la nature avec un micheton de passage, un brin friqué et plein d’illusions,
qu’elles auront levé… pendant que lui restera gros jean… Bilan des courses, la
facture sera pour lui car il aura arrosé tous les intermédiaires pour rien…
payé le bus pour faire venir sur place ses pouliches, leurs fringues et leurs
pompes, le maquillage, les piaules et les agapes riz-poisson-poulet… sans
parler des « taxes », « timbres fiscaux » à régler aux intermédiaires
et des inévitables « amendes » supplémentaires rajoutées pour retard
de paiement… S’il n’a rien à mettre sur la table, bonjour l’ambiance… et le
montant des agios à verser à la « banque du Nord »… Rien que d’y
penser il en claquerait des dents… enfin s’il le pouvait… Tout, sauf revivre à nouveau le même tête à tête qu’à
Moscou avec ces mecs un peu trop manuels à son goût…
En plus, s’agissant du
cheptel, va falloir ouvrir l’oeil … Imaginez qu’il recrute une dizaine de
filles du gabarit de Noï… c’est sûr qu’il ne fera pas longtemps illusion face à
elles, le moujik, vu leurs potentiels de réflexion respectifs… Dans un match
entre un boulier chinois et un microprocesseur on sait d’avance qui va gagner… Et
s’il ne peut même pas les tenir en mains ou surtout les payer, il y a même des
chances que ce soient elles qui le mettent un jour au turf… et qu’il se
retrouve à Bangkok dans la Soï 4 de Patpong, au milieu des
« mignons » en short et débardeur blanc, à tapiner pour elles… Comme
aurait dit en son temps Henri Charrière alias Papillon, quand on est mac,
passer du statut de « pointeur » à celui de « pointé »,
pour une promotion… y a pas a dire c’est une sacré promotion…
Donc, pas de doute à
avoir, s’il se lance dans ce boulot il lui faudra se tourner vers une clientèle
locale… ce qui veut dire installer ses « collectrices de billets »
sur un chantier ou dans une zone industrielle… D’accord, les baraques en
planches avec la file d’attente des clients devant ça manque un peu de poésie et
de romantisme et on est loin, très loin des salons feutrés de madame Claude,
j’en conviens, mais là au moins, il y a peu de chances que les nanas se tirent
en sautant les palissades… C’est sûr… et en plus pas besoin de recruter des
surdouées qui connaissent toutes les langues et le cours du dollar ou du yen pour
les clients n’ayant pas encore eu le temps de passer au bureau de change… L’ennui,
c’est que le tarif des prestations ne sera pas terrible… et comme le cheptel
risque d’être un peu du deuxième, voire du troisième choix, il ne pourra même
pas avoir de quoi se payer en nature pour se remonter le moral les jours où ça
ne va pas fort…
Quelle galère… s’il ne se
traînait pas cette casserole du remboursement, il y en aurait presque pour
repartir au pays… mais là le comité d’accueil l’attend à bras ouverts et… à
poings fermés…
Alors autant rester dans
l’immobilier, pas vrai… et vous attendre pour vous proposer des investissements
juteux… ?



