Phuket… avec ses cocotiers
et ses plages dorées… comme dans la chanson… Pourrait-on rêver d’un cadre plus
agréable que le bord de mer de Phuket pour courir ?…
Phuket, le bonheur absolu pour faire du
sport… Oui, enfin sur les catalogues et dans les clips vidéo… parce que dans la
réalité, ce serait plutôt l’enfer du joggeur… Non pas à cause des voitures, des
camions... et de tout ce qui pourrait vous expédier dare dare à l’hôpital ou au
frigo après vous être passé sur le corps… Pour tout dire, il y a là autant de
véhicules fous qu’ailleurs… exception faite de ce bled de l’Issan, oublié même
des "Phi", où je vous avais proposé précédemment d’aller vous dépenser…
Non, si je parle d’enfer du joggeur, c’est parce que celui qui a l’intention de se livrer à ce sport à Phuket a intérêt à avoir un moral à toute épreuve, vu la pression psychologique qu’il va subir de la part de l’environnement dans lequel il va se plonger… Commençons donc par le début…
Le premier point important pour aller faire
un jogging sur cette île… qui n’en n’est pas réellement une comme chacun sait,
quelque part du côté de Rawai beach par exemple, c’est de bien choisir l’heure
à laquelle on veut courir…
Un conseil d’ami : si vous faites partie
de ces « vieux de la vieille » (qui ont tendance à l’oublier un peu…)
venus un jour se poser dans le secteur, surtout évitez soigneusement le petit
matin et le crépuscule ! Pourquoi me direz-vous, puisque c’est à ce moment
qu’il fait le plus frais ?... Certes, certes il fait frais… mais ça peut
aussi devenir très chaud pour vous car c’est aussi à ce moment là que vous
risquez de croiser de possibles copains que vous connaissez et qui ne
manqueront pas de se fendre la poire en vous voyant affublé de votre short et
de votre débardeur… Le crépuscule et le petit matin sont en effet les deux
moments clé ou tous vos potes sont dans la rue… on pourrait même dire les seuls
moments… vu que le reste du temps soit ils font la bamboula (la nuit) soit ils
cuvent et ils roupillent (le jour)…
Le crépuscule, étant comme chacun sait
l’heure où les « grands fauves » vont boire et partent chasser… ne
soyez donc pas surpris de voir tous vos potes de comptoir, juchés sur leur
scooter, lunettes noires sur les yeux, commencer à sortir de toutes les soï
environnantes au fur et à mesure que le soleil baisse, un peu dans le style
« début de journée d’un vampire », pour se diriger vers un de ces
points « d’eau » que d’aucun(es) appellent des lieux de perdition
(tout de suite les grands mots…) que vous fréquentiez aussi… souvenez-vous… il
y a peu… Ne niez donc pas… D’aucuns disent même que vous en étiez le
« poteau mitan » comme on dirait aux Antilles… et si vous ne vous
étiez pas fait prendre un jour dans un « chalut » il est probable que
vous y seriez encore…
Et oui, comme dirait l’autre, ce n’est pas
parce que la mariée est aujourd’hui en blanc… qu’elle n’a pas bien vécu avant…
n’est ce pas ?
Enfin, si malgré tout vous persistez à vous
entraîner dans ce créneau horaire, vu votre carnet d’adresse et votre
background, vous avez intérêt à vous équiper d’une paire de lunettes noires
pour passer inaperçu, de rentrer le ventre, de poser une casquette sur votre
calvitie bien affirmée… en un mot de raser les murs… ce qui vous permettra
accessoirement de courir à l’ombre…
Quand à l’idée de partir dérouler au petit matin, laissez moi vous dire que ce n’est pas mieux vu que tous ceux qui se sont un peu « attardés » rentrent avec leurs « achats » de la veille en travers de la selle du scooter, « achats » qui je tiens à le préciser à l’attention des néophytes non pas été réalisés dans une épicerie locale, un seven – eleven, mais plutôt dans un autre type de commerce ouvert tard la nuit que je baptiserai par analogie de… eleven (pm) – seven (am)… les initiés me comprendront… Bien sûr, si vos potes sont suffisamment fumés pour ne pas vous reconnaître ça ira… mais ça, ce n’est pas certain…
Quoi qu’il en soit, si toutefois vous êtes
parvenu à éviter de croiser des visages connus (on peut toujours rêver..),
sachez que vous vous engagez à présent dans un parcours qui va réellement
se transformer en chemin de croix… et où votre moral sera mis à rude épreuve…
Le premier coup au moral que vous risquez de
recevoir pendant votre jogging, c’est lorsqu’au moment précis où vous commencez
à en baver comme une bête sur cette route écrasée par la canicule, vous
entendez dans votre dos résonner une sorte de cli-clap régulier qui va
crescendo… bruit caractéristique d’une savate asiatique en train de claquer sur
l’asphalte… En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, vous sentez… non pas
un souffle chaud dans la nuque, je vous rassure… mais un regard narquois se
poser sur vous au moment où un nain en tongs usagées vous dépasse allègrement
dans la montée où vous êtes en train de cracher vos poumons... Aussi confortablement
équipé avec cette paire de savates de compétition sans doute élaborée par Ho
Chi Minh, que vous avec vos pompes à coussins d’air incorporés, le mec en
question vous lance un « Hello farang ! » accompagné d’un
sourire thaï (version Yim yo, signifiant « t’es nul vieux débris et je me
fiche bien de ta gueule ») … avant de disparaître au loin dans la brume de
chaleur…
Bien entendu, ce n’est pas l’envie qui vous manque de lui dire à cet ahuri ce que vous en pensez de son « Hello farang ! » mais même en situation d’apoplexie, vous gardez suffisamment de lucidité pour vous souvenir que cette zone est truffée d’écoles de Muai thaï, autrement dit de boxe thaïlandaise… et qu’il y a 99,99 % de chances que ce mec soit un stagiaire à l’entraînement, essayant de perdre les quelques grammes nécessaires à sa classification pour le prochain match… Comme un vulgaire coquillage à marée basse, vous la moulez et vous continuez votre chemin de croix tout en perdant autant de sueur qu’un camion thaïlandais rafistolé par un garagiste de brousse perd d’huile sur un chemin défoncé du lointain Issan.
Si vous pensez que vos malheurs vont se
limiter à cette humiliation, vous vous trompez… Quand on a pris le calice en
main, il faut le boire jusqu’au bout… autrement dit jusqu’à la lie… Je traduis
à l’attention de tous ceux qui résident depuis très, très… trop longtemps sur
Phuket et qui ne sont pas abonnés à « Témoignage chrétien » :
quand on a une Sing dans la pogne, on se la tape jusqu’à la mousse !…
En effet, c’est précisément au moment où vous
êtes en train de commencer à oublier ce gamin insolent qu’intervient le second
coup du sort.
Précisons avant d’aller plus loin pour ceux
qui ne le sauraient pas encore, que ce coin de route de Phuket sur lequel vous
avez décidé de vous entraîner est bordé d’au moins autant de bars de nuit,
(ouverts aussi de jour vu qu’on y pratique parfois les trois huit…) qu’il y a
de platanes sur les bas côtés d’une nationale de France… Comment dans ces
conditions, s’étonner qu’à un moment donné ne jaillisse d’une paillote devant
laquelle vous passez, l’inévitable « Hello handsome man ! »...
On a beau être un vieux routier de la nuit comme vous, le premier réflexe est
de lever les yeux de l’asphalte brûlant pour regarder d’où vient la voix qui
vous interpelle avec autant d’acuité et de… discernement… Bien évidemment,
cette séquence intervient au moment précis où votre vitesse de progression
commençait à s’apparenter à celle de la tectonique des plaques… Avouez quand
même que pour résister à la tentation de quitter ce qui est devenu une nouvelle
colline du Golgotha, il faudrait avoir une force de caractère de titan…
Bien que je m’en lave les mains, car ce n’est
pas mon affaire, permettez moi à ce stade de l’épreuve, car c’en est une, de
repréciser les données du problème ou plutôt du dilemme pour vous
aider à prendre votre décision :
- soit vous continuez à « courir »
et vous finirez inévitablement en vous desséchant au soleil sur cette
route comme un vieux chameau sur les pistes de Tamanrasset : c’est sûr que vous
aurez perdu des calories mais pas que ça…
- soit vous répondez à l’appel qui vous a été
lancé et vous rejoignez l’ombre rafraîchissante de la paillote où déjà deux ou
trois gogo girls juchées sur leurs tabourets ont commencé à s’agiter à votre
vue comme des perroquets sur leur perchoir…
Ne soyons pas obtus quand même… et faisons
preuve d’un minimum d’ouverture d’esprit… Une solution intermédiaire pourrait
certes être envisageable, une sorte de compromis… Vous pourriez, par exemple,
vous contenter de ne faire qu’une halte technique dans ce havre de paix et de
fraîcheur et reprendre votre périple après une ou deux bières glacées dégustées
en charmante compagnie…
Le seul problème, et tous ceux qui sont un jour entrés dans un de ces débits de boisson, ne serait ce que pour y boire une limonade, ne me contrediront pas… c’est que si l’on sait quand on y entre… on ne sait jamais quand on va en sortir… et dans quel état… J’en connais un comme ça dans le muban où je vis, qui parti un matin pour dérouler quelques kilomètres n’est revenu que... le lendemain aux aurores après un arrêt qui ne devait durer au départ que le temps de descendre une mousse ou deux… Je sais que c’était aux aurores qu’il est rentré parce que quand j’ai entendu gueuler sa femme pour lui souhaiter la bonne arrivée, le jour se levait à peine… Et oui, on part pour un jogging et c’est le début des emmerdes…
Vues les conséquences graves de la décision à laquelle vous êtes confronté, je ne peux me permettre de décider à votre place… En plus comme je ne tiens pas à me retrouver impliqué moi aussi dans le coup de vent qui accompagnera « le retour du mari prodigue » au bercail je préfère vous abandonner à votre libre arbitre sur cette route de la tentation, en espérant simplement que vous ne serez parti qu’avec une liasse de billets en poche et non pas avec votre carte bancaire… Si tel était le cas, vous êtes alors vraiment très, très mal barré… car pour reprendre les termes de quelqu’un que je connais, vous avez toutes les chances de vous retrouver pris dans un processus d’essorage lancé à la vitesse maximum… dont on risque de parler longtemps dans la chaumière (la vôtre bien évidemment...)…
Et oui, vous le voyez, que ce soit à Phuket
comme à Bangkok ou au milieu de nulle part, courir n’est pas une sinécure… et
même sur une petite route tranquille comme celle de Rawai beach… Estimez vous
heureux encore que notre bon joggeur ne soit pas parti traîner ses baskets le
long de Patong beach parce qu’en plus il aurait fallu que je le fasse slalomer
entre les jet-ski qu’on décharge, sauter par-dessus les poubelles qui
dégueulent sans oublier de zigzaguer en tentant d’éviter le maillage de câbles
tendus sur le sable par tous les fanatiques du parachute ascensionnel… Quand je
vous disais que c’était un sport complet…
C’est donc sur cette dramatique fin que je
vais clore cette série de billets consacrés à la pratique du jogging au royaume
de Siam… en espérant ne pas trop vous avoir sapé le moral…



